Ma vie de Working Mom

La maman pressée devant l’école

Je voudrais te parler de la maman que tu dois croiser tous les matins devant les grilles de l’école, le mercredi devant le centre de loisirs. De cette maman qui attend fébrilement l’ouverture de l’école pour y déposer son enfant, qui lui donne un rapide baiser et court le plus vite possible vers la sortie. Cette maman que tu trouves insensible, qui pour toi manque à tous ses devoirs de parents en laissant son enfant hurlant son nom sans presque se retourner. J’ai envie de te parler de ce qui se passe pour cette maman derrière son air pressé, de te parler de ce qui se passe de l’autre côté. 

Il est 8h20. Elle sait qu’elle a déjà beaucoup de chance de pouvoir être là le matin, de pouvoir simplement déposer ses enfants à l’école. Normalement elle devrait déjà être derrière son ordinateur.

On la voit dans les starting blocks, on a l’impression qu’elle fait des sauts de cabri sur place alors qu’elle attend nerveusement l’ouverture des portes. En plus ce matin, la directrice qui donne le top départ est en retard ce qui ajoute à son stress.

 

Elle sait très bien ce que pensent les autres parents qui la voie:

Pff vraiment si elle pouvait balancer son enfant par dessus la
grille pour aller plus vite, elle se gênerait pas celle-là

Encore une qui a fait un enfant social “pour faire bien”, encore une carriériste égoïste

Pauvre gosse, franchement, une mère qui s’en fiche comme ça

Si madame n’avait pas le temps, il fallait pas faire d’enfants hein

Encore une qui refile son gamin à l’école et au périscolaire et qui le voit jamais

 

 

Mais, elle, elle sait qu’elle va devoir compresser le temps comme tous les matins, juste pour être à l’heure au bureau.

 

Elle a un bus à prendre, toujours à la même heure. Si elle le loupe, elle ne pourra pas prendre le RER qui lui permet d’avoir juste 2 minutes de retard au bureau. Pas besoin de compter, elle atteint son objectif santé de 10 000 pas par jour. Elle court déjà dans les couloirs du métro, puis dans la rue pour arriver le plus vite possible au bureau. Alors oui, elle doit déposer son enfant le plus vite possible, chaque minute compte. Comme dans 24h chrono.

 

Elle sait bien que son fils va pleurer en entrant dans la classe.
Que la maîtresse va devoir l’empêcher de sortir de la classe en le maintenant fermement.

Il le fait chaque jour.

 

 

Mais elle n’a pas le temps de le consoler. Elle le voudrait tellement pourtant. Elle sait que de toute manière il ne se calmera pas même si elle reste 15 minutes de plus. Si elle reste, cela prolongera le calvaire de tout le monde. Et puis si elle décide de prendre un jour de congés aujourd’hui pour le garder avec elle, pourquoi pas demain ? Et le jour d’après ? C’est une spirale sans fin, elle le sait bien.

 

Surtout, elle sait qu’elle ne peut arriver en retard car elle ne peut pas
se permettre de mettre en danger la source de revenus principale de la famille.
Elle doit un toit sur la tête à ses enfants, de quoi obliger ses enfants à manger des légumes.
Elle a déjà tellement de mal à boucler les fins de mois.
Son salaire est déjà parti juste avec le loyer et les charges.

 

 

 

Tu dois te dire qu’elle dramatise la Monique hein, surtout qu’elle est fonctionnaire
C’est bien connu, la pendule c’est le seul truc qui est pas volé la bas. Mouarf mouarf.

 

Tu vis dans le monde des Bisounours Marcel. Sa situation est déjà bien fragile, le titre de l’employé de l’année lui serait donné uniquement à la cérémonie des Gérards (cérémonie parodique des césars qui récompense le pire dans chaque catégorie).

S’arrêter ce serait arriver en retard en réunion, ou à la pause café où tout le monde aurait les yeux braqués sur elle avec un regard réprobateur. Comme tous les soirs, hier elle a du partir en catimini, sous les regards un peu exaspérés de ses collègues. De toute façon, ils pensent tous que c’est une resquilleuse, une feignasse de première classe. Elle se balade déjà avec des petits points rouges de fusils lasers sur la tronche.

 

  Elle est celle dont le chef et les collègues comptent les heures, dont on calcule chaque minute de moins pour lui reprocher
Elle est celle qui prend des jours enfants malades qui embêtent tout le monde
Elle est celle qui a été convoquée chez le chef à une plume pour lui reprocher son manque de flexibilité
On lui reproche d’ailleurs de ne pas savoir s’organiser
On la paie pas pour s’occuper de ses marmots hein !

 

A la moindre erreur, elle sait qu’elle ne sera pas épargnée. Elle en a des exemples autour d’elle: des femmes déplacées dans des services à l’autre bout de l’Île-de-France et forcées à se mettre en disposition (donc sans salaire), des primes régulières supprimées, des femmes poussées à bout qui se retrouvent en arrêt maladie de longue durée avec uniquement la moitié de leur traitement, des femmes ayant écopé de sanctions disciplinaires pour montrer l’exemple.

 

J’ai envie de vous partager cette petite anecdote personnelle. En plein milieu de mon burn-out, le seul fait de penser au travail me rendait malade. Vraiment. Alors acte manqué, je me suis mise en faute et j’ai oublié d’envoyer mes arrêts maladie (même si mon service était prévenu de la durée de mon absence via un SMS envoyé à une collègue). Mea culpa, je reconnais qu’ils avaient raison de me taper sur les doigts. Mais peut être pas à ce point là.
Sans aucun coup de fil ou mail préalable, mon chef de service avait décidé de m’envoyer un courrier, mis à la signature de la directrice, m’informant que je n’avais pas respecté la procédure, et qu’au prochain manquement, mon traitement serait diminué de moitié jusqu’à la réception de l’arrêt de travail. Ils étaient dans l’obligation de me donner cet avertissement. Je pense que dans le cas contraire, ils auraient procédé directement aux coupes de salaire. Même pour une personne aux pathologies au long court, en burn-out et mère de trois très jeunes enfants.

Mon boss est un inconditionnel du name and shame, il ne s’est jamais privé de le faire savoir.

 

 

Tam tam, tadadadam

Tam tam, tadadadam


Dallas, ton univers impitoyaaable
Dallas, glorifie la loi du plus fort
Dallas, et sous ton soleil implacable (faut pas déconner non plus)
Dallas, tu ne redoutes que la mort
ton N+1


La mère de famille nombreuse est toujours regardée avec un air suspect.
Comme si elle n’avait pas vraiment sa place car elle n’était pas dédiée à 100% à la cause. Et à la maison, à l’école, elle n’en fait jamais assez, elle n’est jamais assez disponible pour faire des gâteaux d’anniversaire décorés en pâte à sucre, pour accompagner pendant les sorties scolaires. La looose qui vient de partout.

De toute manière, maintenant elle va au travail comme un automate. Ce boulot qu’elle aurait autrefois adoré est devenu un gagne pain, ce qu’il faut faire pour faire bouillir la marmite. Ne plus voir ses enfants ça la bouffe, c’est peut être aussi pour ça qu’elle y a perdu goût à ce job.

 

 

Elle en peut plus de cette situation
Bien sur qu’elle ne lui convient pas !

Pour qui ils se prennent ces donneurs de leçons ?
Ces parents qui la juge sur une scène de 3 minutes 30 sans jamais avoir
pris la peine de lui adresser la parole ?

Elle n’a qu’à prendre un temps partiel pour les voir plus

 

Merci la boulangère pour ce conseil, l’idée ne lui avait jamais traversé l’esprit tiens !

 

 

Elle en aurait le droit en théorie. Si elle déposait sa demande, elle serait acceptée. C’est clairement pas l’envie qui lui manque. Son rêve ce serait un 50%, un vrai temps pour voir grandir ses enfants. Et puis après, quand ils entreraient dans la phase “ma daronne steu boulet” elle pourrait reprendre plus sérieusement son rôle de working girl.

Si elle prenait un temps partiel, elle ne pourrait pas prendre plus qu’un 4/5 (80%). Moins, et elle ne pourra même plus payer son loyer, le radiateur qui a lâché le mois dernier. Bien sur elle ferait des économies, mais qui sont loin de compenser la perte de revenus. De toute manière, elle est trop riche pour prétendre à une aide pour payer son loyer, elle est trop modeste pour pouvoir se passer de cette somme. Vivre sur un salaire est maintenant presque impossible, en tout cas en région parisienne lorsqu’on a trois enfants.

 

Ça la fait rire jaune lorsqu’on lui dit qu’elle a choisi de mettre sa carrière en avant au détriment de sa famille.
Un choix ? Vraiment ?

 

Et puis, son chef l’a bien prévenue. Sa charge de travail ne serait pas adaptée à  elle devra tout faire en moins de temps, encore. On sera plus dur avec elle dans son évaluation, on dira qu’elle n’est pas efficace car elle n’arrivera pas à remplir ses objectifs. On lui fera bien sentir au quotidien qu’elle est une charge pour le service. Elle va s’épuiser, elle le sait. La fatigue lui fera faire des erreurs qu’on ne lui pardonnera pas. Elle finira placardisée, son quotidien sera devenu un enfer étant donné le traitement qui lui serait réservé.

 

Et puis, est-ce qu’elle pourra seulement partir encore à 17h30 ?
Elle n’arrive à la maison qu’à 19h aujourd’hui, alors elle sait qu’elle risque de ne plus pouvoir voir ses enfants le soir.
Est-ce que le jeu en vaut la chandelle ?

 

Pour contrebalancer la négativité de cet article, voici une photo d’un chien trop mignon

 

Elle pourrait aller voir les syndicats, se révolter. A quoi bon … Ce serait comme lancer un caillou sur un char d’assaut. Ces discriminations sont très subtiles, la hiérarchie, qui a elle aussi la pression pour l’atteinte de ses objectifs, est bien souvent complice. On va se baser sur les erreurs qu’elle a pu faire dans le cadre de son travail, sur les tâches qu’elle n’a pas pu accomplir. Sur des faits. Peu importe si ceux qui l’accusent en sont la vraie cause. Peu importe si elle est épuisée et qu’on en rajoute une couche. On pourra en embaucher une plus jeune, une qui n’a pas d’enfants, une flexible, un jeune talent, une qui en veut.

De toute façon, dans cette grande structure, nous sommes tous des pions, des outils. Des CV interchangeables. Elle devrait être heureuse d’avoir un poste de cadre non ? Le monde du travail c’est tellement stimulant et épanouissant.

 


 

Les femmes ont massivement et durablement investi le marché du travail depuis les années 70. Victoire !  Il est de plus en plus courant qu’elles deviennent celles qui aboulent le plus le flouz au sein du foyer. Sauf qu’on a simplement joué au jeu des chaises musicales: elles doivent supporter les mêmes règles de présentéisme absurde que les hommes d’antan dont la seule mission était de ramener de quoi faire vivre bobonne et les chiards. Et aujourd’hui, quand c’est à bobonne de s’y coller, on n’oublie surtout pas de lui rappeler qu’elle peut certes jouer les working girls, mais qu’elle doit assurer son rôle primaire de maîtresse de maison, et de réussir le tour de force de faire les deux dans une journée ouvrable de 8h à 20h. Le don d’ubiquité sera bientôt un prérequis pour avoir sa rolex avant 50 ans pour ces dames.

Le but de cet article était de sortir des représentations bisounours des Wonder Women qu’on nous demande d’être. Il est aussi et surtout de souligner tant la dureté du monde du travail que les jugements des autres parents, et  donc  la souffrance du au sentiment d’échec que cela peut créer. Il me paraissait également important de souligner l’absence d’alternatives qui caractérise la situation de beaucoup de familles.

Ce récit ne compte pas ma situation personnelle, même s’il en est largement inspiré. Il est malheureusement représentatif d’un peu plus que mon quotidien.

9 Comments

  1. Et il faut aussi prendre du temps pour faire du sport et garder la ligne, et être épilée parfaitement en tout moment de l’année.
    Et avec le sourire hein madame !

    *deprime*

    C’est très français en plus. Je travaille pour une boîte hollandaise et là bas, à 15h30 tout le monde est parti ou presque. Des collègues ont déjà reporté des réunions importantes prévues de longue date pour s’occuper de leur enfant fiévreux. Et tout le monde trouve ça normal là bas…

  2. C’est très allemand aussi ! J’ai bien compris que je n’avais pas ma place au travail avec trois enfants petits. Du coup, ma chef est tout sauf compréhensive. Ben oui, avec trois enfants, j’aurais dû m’arrêter au moins dix ans. Donc les réflexions comme quoi mes enfants sont trop souvent malades (en plein hiver, trois gamins de moins de six ans qui échangent allégrement leurs microbes, je ne savais pas que c’était une exception), que j’ai trop de rv médicaux pour ma petite (ouais, j’aimerais bien en avoir moins mais quand on prend rv avec des spécialistes, c’est lundi 12 octobre à 10h30 et si on ne peut pas, c’est mardi 3 février à 10h30… du coup, on prend le rv en octobre !), etc etc.
    Par contre, mon homme, la big big boss l’a remercié d’être venu alors qu’on avait un enfant malade à la maison (il était resté le matin à la maison et on avait échangé à midi, il avait donc juste décalé une réunion du matin à l’après-midi). Ben oui, c’est un homme, donc c’est un héros de rester quelques heures avec un enfant malade !

  3. Il y a bien souvent ces portraits “caricaturés” et les jugements des autres parents qui vont avec… Et derrière tout ça, l’injonction d’être “une bonne mère” ET “une bonne employée”. Mais toutes ces étiquettes dont lourdes à porter !Ne jugeons pas les personnes sur un instant “T” de leur journée.

  4. Je seconde l’idee des hollandais, au Québec on envisage assez bien le fait qu’un employé ait des impératifs familiaux. Et après 16h30, si c’est l’heure à laquelle tu es censé terminer, on attend de toi que tu partes. En France il m’est arrivé de rester au bureau hyper tard, juste parce que les autres restaient aussi, alors que j’avais fini de bosser depuis longtemps.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *