Au quotidien / Education

Scène d’un cauchemar parental ordinaire (ou pourquoi s’abstenir de juger)

Récemment, les réseaux sociaux ont été agités d’une sacrée polémique. Un papa a pris à partie sur un marché de Noël un couple de parents qui donnait une fessée à leur enfant. Je ne vais pas vous faire un résumé des réactions sur le sujet ou même vous écrire mes positions de principe sur la question. Non. Je vais vous raconter ma dernière virée de samedi dernier dans les grands magasins. Avec des jumeaux de 4 ans et un enfant de 2 ans. Surexcités avec les décorations de Noël, un manège et du monde partout. Une scène qui, j’espère, vous montrera l’envers du décor d’un parent à bout et la nécessité de commencer la bienveillance par celle qu’on devrait accorder aux parents.

Samedi après-midi, grande galerie commerciale, période des fêtes.

 

Je n’ai pas vraiment le choix du jour où de l’heure. Je ne peux pas conduire, mon conjoint travaille, on doit jongler entre les activités extra-scolaires des grands et les siestes des petits. La mission du jour: acheter quelques produits à la pharmacie discount du coin. Samuel, 2 ans, trépigne sur son siège auto. Papa et Aliénor restent dans la voiture. Aliénor est petite et fragile et je vais lui éviter le bouillon de culture des centres commerciaux. Seuls mes grands de 4 ans avaient envie de venir avec moi. Il veut nous accompagner. Je sens poindre au loin les effluves de la catastrophe, mais éducation bienveillante, découverte du monde, respect des souhaits de l’enfant tout ça tout ça, je le sors du siège auto.

 

 

Moi voilà donc seule avec mes jumeaux de 4 ans et mon petit de 2 ans.

 

 

 

Première épreuve: le trajet parking-centre commercial

 

Les grands tentent tant bien que mal de résister leur envie de toucher les voitures en marche. Ils sont jeunes, ne savent pas forcément quelles situations sont à risque de se prendre un projectile de plusieurs tonnes dans la tronche. Je tente tant bien que mal de convaincre Samuel de me prendre la main pour au moins sécuriser un front. Manque de pot, pour lui, ce parking ressemble plus à un grand manège. Alors je le prends dans les bras alors qu’il hurle et se débat afin de garder un oeil sur les grands.

 

Première grosse goutte de sueur

 

 

 

Arrive ensuite les allées de la galerie marchande.

 

Il nous faut esquiver le père Noël. Non, non, pas parce que je n’ai pas envie de payer 30 balles une photo avec un mec déguisé dans un vieux costume qui gratte. (On en parle des parents qui trouvent ça top de prendre une photo d’enfants hurlants de peur comme souvenir de Noël ?), mais parce qu’ils savent que le père Noël n’existe pas et je n’ai pas envie de me prendre une décharge 200 volt de chaque parent qui devra expliquer la vérité à leur rejeton si mes enfants décident de se fendre d’un tonitruant “Maman, le père Noël qui n’existe pas, c’est un secret de grands“.

Les décorations de Noël, les lumières des magasins, le bruit, le monde, la multitude de produits.TOUT invite les enfants au calme et à l’apaisement hein.

 

Avec les grands, j’utilise une parade tirée de mes heures de lavage de cerveau à la Pat Patrouille:
nous avons une mission, il ne faut pas s’en écarter.

 

Efficace sur mes grands, totalement inutile avec Samuel qui ne peut même pas avoir la notion de ce qu’est une mission. Il court partout, se met sur la route des gens plus ou moins pressés, plus ou moins irrités. Je le reprends dans les bras. Re-hurlement. Aucune diversion ou explication n’a fonctionné.

 

Nous arrivons à destination.

Mon tee-shirt commence à avoir de belles auréoles sous les bras.

 

On entre dans la dite énorme pharmacie

 

Bien sur, je ne connais pas trop les lieux donc j’erre un peu dans les allées.

 

Sauf que nous ne sommes plus que 3.
J’ai l’impression de passer mon temps à courir après Samuel avec la musique de Benny Hill en fond.
Parce que 10 secondes après 10 secondes tout recommence

 

Le rayon bébé comprend bien sur toute une partie tétine. Isaac, dont le surnom tétinator ne s’est jamais démenti avec l’âge, a bien sur envie de se la jouer braquage du rayon.4

 

Je vois les regards tantôt amusés, tantôt condescendants des autres clients.

 

Lorsqu’on a une famille nombreuse, on est sommé de “savoir les tenir”, sinon “pourquoi on en a fait autant”. Je n’ai jamais observé cette attitude lors des mêmes crises avec les jumeaux seuls.

 

Je suis devant le rayon destiné aux produits spécifiques aux bébés allergiques aux protéines de lait de vache. Je regarde un minium histoire de savoir ce que je prends, si je ne peux pas découvrir un autre produit pour varier le régime alimentaire de ma fille. Si je garde un œil sur mes grands, Samuel est déjà parti voir les crèmes anti-rides. Une petite tape sur l’épaule pour sa vieille mère qui a pris 10 ans dans la tronche à chaque enfant ?

 

 

La fièvre du samedi soir des mères de familles

 

 

J’ai réussi à prendre mes céréales au chocolat. Je les donne à Samuel pour qu’il puisse porter quelque chose, s’occuper tout en se sentant valorisé. Je jette un œil derrière sur l’ENORME rayon laits infantiles. Vous savez le lait que je dois faire importer parce que ma fille ne supporte rien d’autre ?

 

 

BOREAL ILS L’ONT EN STOCK DANS LE RAYON.
PAREIL POUR MON EPAISSISSANT. A MOITIE PRIX PITAIN

 

 

Juste le temps de m’émerveiller, de saluer le ciel et le sol (on sait jamais où c’est qu’on va atterrir à la fin hein, mieux vaut se mettre bien avec tout le monde) pour ce miracle inattendu, que Samuel a procédé à un change standard entre la boite de céréales APLV au chocolat et la blédine à la vanille classique. De quoi filer un beau choc anaphylactique à ma fille.

 

 

Je ne m’en rendrai compte que lorsque je serais à la borne destinée à me filer un numéro pour me faire appeler à la caisse.
Lorsque je constaterai que mon fils a balancé le paquet de céréales au chocolat qui lui a précieusement été confiée
au plein milieu de l’allée et que je devrais TOUT recommencer.

Bonus reprise des mains de la boite.

 

 

 

 

 

 

Mes nerfs commencent à me faire signe qu’il faudrait pas trop que ça dure cette histoire là.

 

Oui, j’ai pris Samuel sur moi façon sac à patates.

 

La bienveillance s’était fait la malle aussi vite que le contenu de mon compte en banque si j’étais entrée dans le Séphora voisin. J’étais comme sur pause dans la matrice. Je ne savais plus par quel bout prendre la situation, à quel enfant intimer de me suivre pour ne pas se perdre. Oui, on est passés de demander à obliger car ce n’était plus possible.

 

 

 

Et puis c’est devenu la Bérézina lors de notre passage en caisse

 

 

 

 

Samuel qui courrait partout, les grands qui voulaient passer de l’autre côté du comptoir. Dès lors que j’en quittais un des yeux l’autre menaçait de faire une bêtise le mettant en danger, genre se perdre dans un magasin plein de monde alors qu’on ne sait pas correctement exprimer le problème.

 

Je suis passée en mode survie. Fillozat elle est était partie trèèèèèèèès loin,
elle a coulé avec le Titanic qu’était cette sortie.

Je suis en nage, certainement rouge comme un piment

 

 

 

 

 

 

J’ai crié sur mes enfants, je l’ai pris par la main de manière ferme.

Si quelqu’un m’avait fait une remarque sur “ma violence” sur un ton moraliseur, je pense que je l’aurais haché menu pour le dîner

 

Est-ce que ce moment suffit à me juger en tant que parent ?
Non, ça j’en suis sure.

Est-ce que je me serais sentie mère indigne et incapable ?
Totalement. Une mère incapable de réussir à donner à ses enfants ce dont ils ont besoin: une éducation bienveillante

Est-ce que mon comportement aurait changé pour toujours suite à cette remarque ?
Non, car je sais que dans le futur, je vais à nouveau griller une durite parce que j’ai 4 enfants
qui explorent le monde sans en comprendre ni les dangers,ni les codes.
Je me sentirais encore plus incapable, encore plus nuisible pour mes enfants

 

 

 

 

Comme le dit si bien Madame Captaine dans cet article ,  “cette mouvance éducative [anti-VEO poussée à l’extrême] nie purement et simplement l’individualité des parents comme des enfants en plus d’occulter tout ou partie du monde dans lequel on vit et des réalités sociales, culturelles et économiques des parents”.

Lorsque j’étais enfant, il y avait une sorte de deal avec mes parents: tu travailles bien à l’école, par contre, tu fais ce que tu veux. Point de repas en famille, je mangeais en gros ce que je voulais quand je voulais. Point d’activités avec des règles de conduite à adopter, je faisais exactement ce que je voulais de mon temps libre, sans proposition d’activités. Aujourd’hui, comme en témoigne ce blog, je peux affirmer que cela n’a pas contribué à faire de moi une adulte heureuse et pleine de confiance en elle. Je sens la même chose avec Isaac, qui se sent submergé par ses émotions lorsqu’on lui laisse carte blanche pour un choix, et qui s’apaise enfin après avoir fait un petit tour dans sa chambre et un câlin lorsqu’il n’arrive plus à se calmer.

 

 

Si on accepte que le cerveau de l’enfant ne soit pas assez mature pour comprendre certaines choses (ce qui est physiologiquement le cas),
alors il faut accepter qu’il ne puisse pas toujours savoir ce qui est le mieux pour lui à court, moyen, et long terme.

 

Mais il n’est pas question de se la jouer “pauvre victime” dans cet article. Nope. Je vais aussi vous parler de MON manque de bienveillance.

La pharmacienne m’a dit sur le ton de la blague lorsque Yoann est parti de l’autre côté du comptoir

“Ah, mais moi, je te garde
Vous me le rendriez bien vite”

Une femme au comptoir d’à côté me regarde avec un air triste et sérieux

“Moi je vous le prends”

 

Moi aussi, j’ai manqué de tact, j’ai fais qu’une personne se sente mal.

 

 

 

Cette femme vivait peut-être le drame de l’infertilité ou d’une fausse couche. Je l’ai mise face à une vague de sentiments douloureux, de culpabilité de ne pas réussir à faire ce que la société attend de nous, de ce qui paraît naturel chez les autres.

Ne jamais préjuger de quelque chose, ne jamais plaquer notre mode de vie, nos certitudes sur les gens

 

 

 

9 Comments

  1. Je crois qu’on a toutes vécu ce genre de moments avec les gamins qui courent partout, qui bousculent, piquent quelque chose dans le chariot d’un client, etc. Je suis devenue imperméable aux jugements, surtout depuis la naissance de la petite. J’ai entendu tellement d’inepties. Allez courage ! Tu es une bonne maman, tu es juste maman de quatre enfants en bas-âge, ce qui est épuisant.

  2. C’est tellement facile d’enfoncer une mère en difficulté par un regard ou une remarque. Pour l’avoir vécu, c’est très culpabilisant. Pourtant, les gens ne savent pas ce qu’on vit. Dans ces moments-là, c’est de soutien dont on aurait besoin. En tout cas, si je vois un jour une maman débordée, j’espère que je serai capable de proposer mon aide (tenir un sac, prendre le petit dernier par la main…)

  3. Ce genre de moment, ça m’arrive aussi même avec un seul enfant. Et la culpabilité, elle n’a pas besoin d’invitation pour faire son entrée… Alors, non, je n’ai pas besoin qu’on me fasse la moral, je sais me la faire moi-même en général. Moi je te tire mon chapeau de gérer des sorties avec tous tes enfants… Y en a beaucoup qui joueraient la facilité et resteraient chez eux… Je ne suis pas certaine que ce soit plus bienveillant…

  4. Lorsque je vois un enfant qui crie / se roule par terre / est en colère, et que par miracle aucun de mes trois n’est dans cette situation à ce moment-là… je pense à la veille, où c’était moi à la place de ce parent !
    Très cocasse, cet été, après une mise au point sécurité avec un des jumeaux, on croise une famille qui fait de même, avec les mêmes mises en garde… mais en anglais ! Comme quoi, c’est universel.

    Sinon, pour la pharmacie, devant la note mensuelle astronomique je suis passée depuis 6 mois à la pharmacie en ligne… j’ ai divisé ma note par 3, et ce n’ est pas un luxe en étant maman handicapée avec un enfant handicapé. Je conserve mon énergie pour eux (ou pour me battre avec le rectorat pour le recrutement de l’aesh😤). Penses y 😜.

  5. Pour l’anecdote finale, je ne dirai absolument pas que tu as manqué de bienveillance, je trouve même que ça n’a rien à voir ! La bienveillance, c’est la disposition à comprendre et à être indulgent avec autrui. Pour cette dame, tu as juste, pas de bol pour toi, parlé du mauvais sujet au mauvais moment il faut croire… On a le droit de faire de l’humour ou de râler, parfois ça tombe à plat, parfois ça résonne bizarrement chez la personne en face… Sinon on n’est plus humain !

    L’image de l’enfant sage et bien disposé a encore la vie longue …. tellement utopique… d’où les gens peuvent-ils bien tenir cela ?

  6. J’avais envie de te donner un coup de main en te lisant (et je vis exactement ce genre de situations et je n’en ai que deux). J’essaie d’intervenir quand je vois ça, même si je sais que certains parents n’aiment pas toujours. Mais si j’ai la chance d’être seule à ce moment là, j’en profite pour m’accroupir, parler à l’enfant, le rattraper s’il est en train de s’enfuir et que je vois son parent lui courir après. Je ne me permets jamais de dire quoi que ce soit au parent, sauf un mot de soutien le cas échéant. Je trouve ça absurde de juger négativement ce genre de situations. Nous passons tous par là, tous les jours, tout le temps. Ces moments ne sont le reflet de rien, si ce n’est d’un moment ponctuel jugé hors de tout contexte…

  7. Hello! J’ai adoré ton article alors comme ça fait deux trois fois que je te lis par blogs interposés je me fends royalement d’un commentaire.
    Parce que OUI je suis à fond parentalité positive mais OUI AUSSI les dérivés de l’anti VEO à fond me hérissent, et notamment par la violence qui est ainsi faite au parent. Pour la vraie parentalité positive est profondément respectueuse. Respectueuse de l’enfant ET respectueuse de son parent bordel.
    Du coup je me suis dit que tu te reconnaîtrais aussi un peu la dedans : https://petitbout-petitbout.blogspot.com/2019/08/gerer-la-maman-debordee-decouragee-par.html
    Même si ce n’est pas ton cas car la tu n’oses pas vouloir tout plaquer mais tu oses accepter de ne pas être parfaite.
    C’est d’ailleurs ce que je réponds aux gens qui me disent « la parentalité positive c’est pas possible quand on a une famille nombreuse » : la parentalité positive Parfaite n’est pas possible (d’ailleurs avec une famille pas nombreuse non plus mais c’est juste qu’on peut en garder plus longtemps l’illusion–qu’on peut croire que si on se sacrifie soi même un peu plus on pourra ptet…). Mais c’est pas grave parce que nos enfants n’ont pas besoin de parents parfaits. Alors Zut !
    Voilà c’était le roman de 1h du mat

  8. J’avoue que je suis parfois témoin de scènes comme celle que tu décris et que même si je n’interviens pas je suis bien souvent partagée entre agacement légitime et pitié sincère … Au début on a envie de les secouer pour les obliger à réagir un peu fermement mais après réflexion on a aussi envie de les prendre dans nos bras pour leur dire “ne t’inquiète pas, ça va passer” …
    Je trouve que tu as du mérite car perso j’aurais même pas tenté le coup et j’aurais laissé tous les gamins dans l’auto avec leur père !!
    Sur le fond c’est une vraie problématique de naviguer entre parentalité positive et efficacité logistique ! Parce que c’est clair qu’on n’a pas toujours le temps et l’énergie de répondre patiemment ou de recadrer en douceur un ou plusieurs gamins déchaînés !
    Quant aux paroles malheureuses que tu as prononcées et qui ont peut-être blessé cette jeune femme, tu n’as rien à te reprocher, chacun a son ressenti à un instant t et sans doute qu’à ta place elle aurait dit la même chose ! Je me rappelle d’une amie en mal d’enfants qui serrait les dents et cachait mal sa désapprobation chaque fois qu’elle voyait des couples débordés ou épuisés avec des petits bouts, elle est maintenant maman de jumeaux et elle accepte d’être passée de l’autre côté, elle est exténuée et débordée !

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