Education / Gemellité

Séparer les jumeaux à l’école: notre expérience

C’est LA question qui déchaîne le plus les passions à l’entrée à l’école des jumeaux. Faut-il ou non les séparer à l’école ? Si oui, à partir de quand ? Doit-on entrer en guerre contre l’instit et la direction de l’école pour se faire entendre ? (Réponse: jamais, ce n’est absolument pas constructif). Yoann est très clairement la locomotive de notre duo. En sa présence Isaac ose à peine ouvrir la bouche. Impossible de lui faire un compliment sans que Yoann fasse une énorme crise de jalousie. Et puis il y’a les signes objectifs qui font de Yoann le meneur: il est déjà parfaitement propre, il est plus à l’aise avec le langage, la mémoire, les chiffres, les lettres. Il s’adapte plus facilement aux situations nouvelles. Et il fait bien sentir à son frère jumeau que LUI sait et pas son frère. Une sorte de compétition malsaine s’est installée. Alors nous avons fait le choix de les séparer à l’entrée en petite section de maternelle pour tenter de créer un environnement plus sain pour chacun. Bilan de notre expérience aux vacances de la Toussaint.

J’avoue n’avoir eu pendant longtemps aucun avis sur la question de la séparation des jumeaux à l’école. J’étais trop occupée à survivre vivre au jour le jour les trois premières années.

Dans nombre d’écoles, cette question ne se pose d’ailleurs pas.
Il n’y a qu’une seule classe de petite section. C’est la solution la plus simple.
Sauf que chez nous il y’a deux classes de petite section.

Carramba, encorrre raté !

 

D’après les expériences des autres parents de jumeaux et les dires des enseignants,
la majorité des familles préfèrent que leurs jumeaux
soient dans la même classe en petite section,
quitte à les séparer en moyenne section ou au CP.

 

L’idée est d’éviter de confronter les enfants à deux changements majeurs: leur entrée à l’école et leur première vraie séparation. Eh oui, les multiples sont très souvent gardés par la même assistante maternelle, confiés à une même crèche ou encore à la maison avec maman ou papa. Être toujours ensemble c’est leur normalité. On peut aménager de brèves séparations, mais aucune ne sera aussi tranchée que lorsqu’ils ne passeront plus une grande partie de leur journée ensemble.

Attention, ça ne veut pas dire qu’ils passaient auparavant leur journée collés serrés, jouant toujours ensemble et mâchonnant à tour de rôle la pauvre Sophie la Girafe qui frise le burn out. Ils sont dans la même pièce, à un regard l’un de l’autre. A chaque imprévu ils peuvent retrouver leur repère, l’autre qui les suit depuis le stade de la pure division cellulaire. Ils sont chacun leur phare dans la nuit. Leur alter égo.

 

Alors pourquoi as-tu osé perpétrer cet acte
si cruel de
séparation de ces deux êtres innocents ?

Tout simplement car la relation qu’entretiennent mes jumeaux est très très déséquilibrée et que je crains que cette asymétrie ne perturbe le bon développement d’Isaac. 

Quand l’un reçoit un compliment, quand l’un maîtrise un nouvel apprentissage, son frère jumeau voit que ce n’est pas encore le cas pour lui. Lorsqu’ils étaient très jeunes, cela leur servait de moteur. Isaac a marché en premier et Yoann l’a suivi de près car il a passé ces deux jours à se relever et à tomber. Genre il faisait ça toute la journée pour suivre son frère. Mais avec la maîtrise du langage, des interactions plus complètes entre eux, l’émulation a laissé place à une féroce compétition. Le but n’est plus de tirer son frère vers le haut mais bien de lui montrer que le premier est le seul en haut.

Yoann est clairement la locomotive de cette relation. Il est à l’aise avec les autres, il devance son frère dans la plupart des apprentissages, il a une meilleure mémoire et il devance son frère côté motricité. Il est très extraverti et c’est lui qu’on remarque en premier. Il a besoin d’attention et nous le fait savoir.

 

Maman j’ai été sage” nous dit Isaac.
Maman moi aussi j’ai été sage, encore plus sage” crie Yoann.

 

Et puis Yoann enchaîne toute la sainte journée sur son chapelet de phrases toutes faites.

 

“Maman sur le pot c’était MOI le premier”
“Papa Isaac a fait pipi, pas bien Isaac. Regarde maman MOI je vais toujours sur le pot”
“Isaac c’est un bébé il a encore la tétine, je l’ai pas MOI”

Avec un tel esprit de compétition, même pas besoin de les conditionner pour réussir la première année de médecine tiens.

 

 

C’est un climat à entretienir si on veut saper le reste de confiance en lui qu’il reste à Isaac. L’enfant si extraverti, celui qui avait plein de copains à la crèche s’est complètement effacé. Souvent j’avais du mal à reconnaître mon fils, il commençait à devenir le fantôme de lui-même. 

Je sentais venir la catastrophe. Ironiquement, on risque de se retrouver dans la situation de harcèlement scolaire totalement schizophrène pour nous les parents.

 

Je ne suis pas vraiment hyper au point en matière éducation bienveillante,
mais quelque chose me dit qu’on va s’embarquer dans 15 ans de thérapie si on les laisse dans la même classe

 

 

Nous avons donc décidé de séparer nos fils à l’entrée en petite section

 

C’est une séparation pendant dans les temps de classe, elle est donc assez courte. Ils sont ensemble le matin, aux récréations, au centre de loisirs et à la maison. On ne les a pas arrachés l’un de l’autre non plus hein, parents indignes que nous sommes. Nous reconnaissons totalement la spécificité de leur relation, mais elle ne doit pas devenir le seul déterminant de nos comportements et de nos décisions éducatives. Oui c’est des lieux communs, mais ça va mieux en le disant.

 

Autant te dire que le début de cette séparation sur les temps scolaires fut très difficile … pour Isaac. 

Yoann était très à l’aise dans sa classe à la fin de la semaine de la rentrée.
Il ne veut d’ailleurs pas que son frère rejoigne sa classe
Il se sent bien dans SON espace
Nous DEVONS aussi respecter son choix

(tant mieux s’il concorde avec le notre)

Isaac de son côté nous la jouait BraveHeart en pleine scène de combat à chaque fois qu’on le déposait le matin.
Il avait oublié toute notion de propreté qui est pourtant parfaitement acquise à la maison.

 

 

 

Isaac a pourtant reçu un accueil très chaleureux dans sa classe. Il est le plus jeune alors les grands le chouchoutent. Ils se battent pour lui prendre la main, lui disent qu’il est le plus mignon de la classe. Ahh c’est bien, j’aime avoir raison. True story hein, je l’ai vu en tant que parent accompagnateur d’une sortie scolaire.

Le stress causé par une réunion de préparation des accords de Camp David paraît anecdotique par rapport à l’angoisse qui me prend à la gorge lorsque je me rapproche des grilles de l’école ou du périscolaire. Convoqués par la maîtresse et la directrice avant la Toussaint. Je me suis sentie mise au coin avec un bonnet d’âne. Comme si j’étais la maman de la brute de l’école. Nous n’avons pas été menacés d’une exclusion (ce qui est plutôt illégal et le sera totalement en 2019 avec la scolarité obligatoire dès 3 ans). Néanmoins, nous devons nous plier à un examen des enfants par le médecin de PMI. Vu les moyens actuels des PMI, je pense que Isaac sera entré à l’école primaire à la date du dit examen.

 

Pourtant, dans la cour de récré comme dans les activités communes entre les classes,
ils se cherchent et se trouvent.

Pourtant ils s’aiment, ils ont besoin constamment l’un de l’autre.

Quand l’un pleure l’autre va lui faire spontanément un câlin et lui dire que tout va bien. Quand l’un tombe, l’autre le relève et lui fait un bisou magique aussi efficace que celui de papamaman.


C’est là qu’on revient à cette grande complexité de la relation gémellaire:
ils sont en compétition constante, prêts à se déchirer pour un peu plus d’attention par rapport à leur frère

 

Les choses s’améliorent aujourd’hui pour Isaac.

Il commence à trouver sa place dans la classe, il aime partager les activités avec les autres. Il commence à s’ouvrir à nouveau un peu plus. Ils ne font pas les mêmes activités, donc très peu de compétition possible. Il fait beaucoup de progrès en classe sans être écrasé sous le référentiel que représente Yoann. Ils peuvent maintenant avancer chacun à leur rythme. Isaac pourra certainement laisser s’exprimer sa fibre artistique. Je suis sur les fesses chaque fois que je le vois manier le pinceau, c’est précis, les couleurs sont assorties. L’art est une forme d’expression, il doit se sentir en sécurité pour pouvoir exprimer sa créativité. Il développe ses points forts et se sent plus assuré par rapport à son frère. Il est plus assuré pour lui répondre au quotidien.

 

 

Est-ce que je regrette ma décision ?

Non, je suis un peu plus sure chaque jour que c’était la bonne.
C’est une modalité que je souhaite conserver le plus de temps possible

 

 

 

 

16 Comments

  1. Ici nos jumeaux étaient dans la même classe l’an dernier ,en Tps,très petite section,avant 3 ans.Il y avait deux autres paires de jumeaux dans leur classe.A la fin de l’année c’est nous qui avons demandé leur séparation , pas possible avant,à la grande surprise de l’instit,mais nous voulions qu’ils aient des expériences différentes, des choses à se raconter le soir…Le plus compliqué à été de choisir qui restait avec les petits et qui allait avec les grands, classe à double niveau.On s’inquiétait beaucoup pour le plus réservé et finalement c’est l’extraverti qui a eu un petit coup de blues!Pas de regret donc , par contre ils sont très durs à la maison car très sages à l’ecole et ça avait été comme cela l’an dernier jusqu’à Noël !

    1. C’est vrai qu’ils ont des choses à se raconter le soir et à nous raconter. Chacun peut décrire sa journée sans qu’ils se répètent. C’est intéressant pour le développement de la mémoire et des repères dans le temps.

  2. Je n’ai pas de jumeaux mais je pense que vous avez eu raison de mettre vos deux garçons dans des classes différentes dès la première année de maternelle. J’ai deux proches amies qui sont jumelles et qui ont fait quasiment toute leur scolarité dans des classes différentes mais d’après ce qu’elles m’ont dit c’était une volonté de l’école et non des parents mais ça leur a été bien bénéfique car à priori l’une d’elle était plus dominatrice que l’autre dans le couple jumellaire. Mes amies ont encore aujourd’hui une relation très proche entre elles alors qu’aujourd’hui elles habitent des régions différentes. C’est une bonne chose pour tes fils qu’ils soient dans des classes différentes, je pense que si j’avais eu des jumeaux, j’aurai fait de même car c’est bon pour leur épanouissement personnel et comme tu le dis, pour amenuiser leur compétitivité.

    1. Exactement, la proximité des jumeaux ne dépend pas du fait qu’ils soient ou non ensemble à l’école. Au final cela ne représente qu’un tiers de leur journée.

  3. Alors, je n’ai pas compris pourquoi les jumeaux devaient être vus par un médecin de la PMI?
    En tous cas, je pense que peu importe le choix que tu aurais fait, il n’y en a pas de bon ou de mauvais. Tu as suivi ton cœur de maman pour apporter le meilleur à tes enfants. A ta place, je ne sais absolument pas ce que j’aurais fait. En te lisant, je trouve que tu as eu raison de leur réserver un espace sans compétition fraternelle mais est-ce que mon cœur de maman aurait réussi à éliminer un repère supplémentaire lors de l’entrée à l’école? Aucune idée et n’ayant pas de jumeaux, je ne peux pas savoir. Le principal étant qu’après une première période, tes enfants ont l’air de s’y adapter et c’est tant mieux 🙂

    1. Je te rassure je n’ai pas compris pourquoi ils devaient être vus par un médecin de PMI non plus ;). J’ai vaguement cru comprendre qu’ils voulaient s’assurer qu’il n’y ai pas de problème psy. Mais avec une seule visite de 20 minutes max, je doute qu’on puisse poser un diagnostic sérieux

  4. J’ai une soeur jumelle. Jumelle monozygote. Contrairement à vos fils dans notre “couple” il n’y avait pas de meneuse, enfin si, il y en avait deux 😛
    Même comme ça dès qu’on a pu être séparées à l’école quel bien ça nous a fait !
    Vous avez sans doute remarqué, dès que jumaux il y a, les gens comparent. Les gens adorent comparer. Et c’est atrocement destructeur pour les enfants.
    Alors le point de vue de la jumelle, c’est que séparer à l’école c’est comme vous l’avez bien remarqué, offrir sa liberté, à Isaac bien sûr mais à Yoann également. Ils ne s’en retrouveront que mieux, de pouvoir grandir chacun de son côté tout en restant soudés.

    1. Merci beaucoup pour ce retour d’expérience vu de l’intérieur 🙂 . Effectivement les gens adorent comparer, et pour le moindre détail. Qui sait mieux découper, qui sait mieux tenir son crayon etc. Comme si cela avait de l’importance ! En plus tout varie tellement à quelques semaines d’intervalles

  5. Je suis ravie d’avoir ton retour d’expérience (que j’avoue attendre depuis la rentrée de tes garçons à l’école 😉 ) .
    Tout le monde à l’air d’y trouver son compte. Ils ont l’air d’avoir trouvé leurs marques et cela évoluera encore positivement, j’en suis sure. !
    Merci de partager ça avec nous !

  6. Tu es bien la mieux placée pour savoir si cette séparation était nécessaire. Et vu la situation de tes jumeaux, je pense que tu as pris la bonne décision ! Il y a des paires idylliques, et des paires plus conflictuelles. Ce serait si simple si tous les jumeaux se comportaient de la même manière 🙂

    1. Oh ce serait si simple ! On est plutôt dans une paire conflictuelle avec Yoann qui veut vraiment être tout seul. Il veut même SA chambre sans Isaac ! Apparemment c’est assez rare chez des jumeaux de cet âge. Mais encore une fois, ce sont des personnes différentes, donc impossible de calquer un moule.

  7. C’est un choix difficile qui revient exclusivement aux parents. Qui mieux que vous sait comment fonctionne le duo? Pourquoi l’école a-t-elle menacé d’exclure les garçons? En tout cas c’est lamentable. Même si j’enseigne bien loin de la maternelle, mes collégiens jumeaux ne sont jamais dans la même classe, JA-MAIS. Donc bon, c’est qu’il y a du bienfondé dans ce choix, non? Et au vu de l’épanouissement d’Isaac, je pense que c’est le plus beau cadeau que vous pouviez lui faire.

    1. Disons que nos classes sont plutôt surchargées et c’est difficile pour la maitresse et l’ATSEM de gérer un enfant qui a plusieurs accidents par jour. Je le comprends tout à fait. Mais l’exclure ne ferait qu’augmenter son stress et lui ferait perdre le peu de confiance en lui qui lui reste. De toute manière, la scolarité sera obligatoire dès 3 ans à compter de la rentrée prochaine, donc ce débat ne pourra plus avoir lieu.

  8. Oulala, j’ai du retard de commentaire… Je ne connais pas trop la problématique des jumeaux mais je pense que de toute façon il est important pour un enfant d’avoir son individualité propre. Il est un être à part entière qui existe sans avoir besoin de personne et je pense que laisser des jumeaux ensemble risque de ne pas les aider à s’en rendre compte et je pense que vous avez pris la bonne décision. Mais ce n’est que mon avis de maman qui n’y connais pas grand chose en jumeaux hein 😉

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